Des pacifistes ont tenté de forcer le blocus de Ramallah.
Par Alexandra SCHWARTZBROD
«J'en ai assez de cette terreur et de ces tueries. Je veux une vie normale et je veux que les Palestiniens aussi vivent une vie normale.» Une manifestante
<Nashima be kadima !> (les femmes devant!), hurlent en hébreu des pacifistes israéliennes à l'adresse des manifestants juifs et arabes qui se dispersent en courant, affolés, pour échapper aux grenades assourdissantes et lacrymogènes lancées par les soldats du check point d'al- Raam, à l'entrée de Ramallah. Pourquoi les femmes devant? «Parce que les soldats risquent de tirer, il faut préserver la vie des hommes», affirme une jeune Arabe israélienne venue de Nazareth. «Parce que nous voulons leur montrer à quel point nous sommes non-violentes», déclare une féministe israélienne du mouvement des Femmes en noir. «Parce qu'il faut faire tampon avec certains Palestiniens israéliens, derrière, qui hurlent des slogans un peu trop extrémistes et risquent de faire dégénérer la manifestation», explique Karen, une militante de Ta'ayush, un mouvement pacifiste qui réunit juifs et arabes israéliens. A l'appel de diverses organisations pacifistes ou humanitaires israéliennes, plus de 2000 personnes ont tenté, hier matin sous la pluie battante et la menace des fusils de Tsahal, de forcer l'entrée de Ramallah, pour fournir vivres et médicaments à la population palestinienne assiégée depuis six jours.
Quatre camions chargés de provisions ont pu passer sous les applaudissements et les chants de la foule. Mais pas les manifestants. La chaîne humaine qui tentait de se former sur plusieurs centaines de mètres pour faire circuler bouteilles d'huile, sacs de riz et paquets de sucre a été brusquement brisée par les tirs de grenades. Paniqués, les gens ont hurlé, glissant dans la boue, trébuchant sur les ordures et les blocs de ciment, se marchant dessus, les yeux rougis et la gorge brûlée. Fuyant les éclats de grenade et les coups de matraque qui ont fait une vingtaine de blessés. «Tenez, reniflez ça», dit un jeune homme en distribuant des pelures d'oignon, remède miracle contre les gaz.
Colère. Debout sous le parapluie dont ses gardes du corps lui offrent la protection, le palestinien Sari Nusseibeh, responsable de Jérusalem au sein de l'OLP et partisan de la lutte non-armée, observe la manifestation d'un oeil satisfait : «Ce qu'il y a de bien, c'est qu'il y a des Israéliens et des Palestiniens réunis contre la guerre, c'est ça le message important aujourd'hui.» Quelle solution pour arrêter l'escalade ? Il soupire: «Pour l'instant, je ne vois pas». Plus loin, le député arabe israélien Azmi Bishara s'enflamme : «Ce n'est que la pointe de l'iceberg que vous voyez là, il y a beaucoup de colère contre la guerre, partout, mais on ne l'entend pas toujours, cela va finir par éclater au grand jour.»
Nouvelle génération. Une jeune Israélienne regarde de loin les soldats, le regard triste. «Je viens de Tel-Aviv, j'en ai assez de cette terreur et de ces tueries. Je veux une vie normale et je veux que les Palestiniens aussi vivent une vie normale.» Dans la foule bloquée au check point, un homme passe de groupe en groupe. «Vous n'avez pas vu ma femme ?» Marcello Dascal, professeur de philosophie à l'université de Tel-Aviv est un peu effrayé d'être là, dans ce lieu de désolation, presque en Palestine. «Les Israéliens ont l'air de se réveiller un peu, c'est bien. Mais il faudrait vraiment qu'une nouvelle génération de dirigeants arrive au pouvoir, en Israël comme dans les territoires palestiniens. Il faut restaurer la symétrie positive, c'est-à-dire la reconnaissance mutuelle. La droite israélienne, elle, veut revenir à la symétrie négative». Alors que les soldats menacent de nouveau de tirer des lacrymogènes, les organisateurs appellent la manifestation à reculer. «Non, non, non, le fascisme ne passera pas !», scandent juifs et Arabes israéliens, bras dessus, bras dessous, en piétinant les sacs de riz et les compresses tâchées de sang. ------------------------------------------------------------------------